D’habitude, je vous emmène à la découverte d’un pays à travers une recette, une saveur, un marché coloré. Mais aujourd’hui, le voyage est différent. On ne va pas titiller nos papilles, mais plutôt notre imagination et notre soif d’aventure. Je suis tombé sur l’histoire de cette montagne il y a quelques années, et elle ne m’a jamais quitté. Une histoire de courage, de drame et de démesure.
Alors, oubliez la cuisine pour un instant. Préparez-vous à prendre de l’altitude et à affronter une légende. Direction le Pakistan, pour un guide complet sur un monstre de la nature : le Nanga Parbat, la tristement célèbre « Montagne Tueuse ». 🏔️
Nanga Parbat : portrait d’un géant isolé de l’Himalaya
Le Nanga Parbat n’est pas une montagne comme les autres. Avec ses 8 125 mètres, il est le neuvième plus haut sommet du monde. Mais les chiffres ne disent pas tout. Situé au Pakistan, il est le « huit mille » le plus occidental de la chaîne de l’Himalaya, se dressant comme un colosse solitaire, loin de ses cousins népalais.
Cette solitude lui a valu plusieurs noms, qui en disent long sur sa personnalité :
- Nanga Parbat : son nom officiel, qui signifie « Montagne Nue » en sanskrit.
- Diamir : le nom local, bien plus poétique, qui veut dire « Roi des Montagnes ».
- La Montagne Tueuse (Killer Mountain) : le surnom que lui ont donné les alpinistes, et qui lui colle à la peau.
Et pour cause ! Sa réputation est effroyable. Avant sa première ascension en 1953, 31 personnes y avaient déjà perdu la vie. Son taux de mortalité et sa difficulté technique dépassent de loin ceux de l’Everest. Le Nanga Parbat, c’est l’anti-Everest : sauvage, brutal et imprévisible. Il incarne dans l’imaginaire des grimpeurs un mélange unique de fascination pure, de respect immense et de peur viscérale.
Une géographie unique et imposante, source de tous les dangers
Pourquoi est-il si redoutable ? Sa géographie est tout simplement hors-norme. Pour vous donner une idée, le Nanga Parbat est considéré comme la masse visible la plus imposante de la Terre. Entre son sommet et la vallée de l’Indus, qui coule à seulement 25 km de là, il y a un dénivelé vertigineux de 7 000 mètres. Sept kilomètres à la verticale !
Il présente trois faces principales, trois défis radicalement différents :
* Le Versant du Rupal (face sud) : c’est tout simplement la plus haute paroi rocheuse et glaciaire du monde. Imaginez un mur de 4 500 mètres de verticalité. Une face mythique, terrifiante, que seuls les plus grands ont osé défier.
* Le Versant du Diamir (face ouest) : la voie la plus empruntée aujourd’hui, mais loin d’être une promenade de santé. C’est un labyrinthe de glace, de couloirs instables et de séracs (d’immenses blocs de glace) qui menacent de s’effondrer à tout moment.
* Le Versant du Rakhiot (face nord) : la voie de la première ascension, mais aussi la plus longue et l’une des plus exposées aux avalanches.
Ajoutez à cela une composition de granites et de gneiss instables et des microclimats qui créent des tempêtes soudaines et des vents d’une violence inouïe. Vous obtenez le cocktail parfait pour une montagne qui ne pardonne aucune erreur.
L’histoire tragique des premières tentatives (1895-1939)
L’histoire du Nanga Parbat est écrite avec du sang et des larmes. Bien avant l’Everest, c’est lui qui a obsédé les pionniers de l’alpinisme.
La première tentative d’un 8000 : Albert F. Mummery (1895)
L’Anglais Albert F. Mummery, peut-être le plus grand alpiniste de son temps, est le premier à s’attaquer à un sommet de plus de 8 000 mètres. En 1895, il tente l’ascension par le versant du Diamir. Pionnier de l’alpinisme sportif, il applique les techniques des Alpes à l’Himalaya. Une erreur fatale. Il sous-estime la démesure et la dangerosité du géant. Mummery et ses deux porteurs gurkhas disparaissent, emportés par une avalanche. Il devient la toute première victime du Nanga Parbat, inaugurant une longue et macabre série.
L’obsession allemande et la propagande nazie (années 1930)
Dans les années 30, le Nanga Parbat devient une affaire d’État pour l’Allemagne. L’Everest est la chasse gardée des Britanniques, le K2 semble inaccessible. Les Allemands jettent donc leur dévolu sur ce sommet pakistanais pour y planter le drapeau du Reich. C’est le début d’une série d’expéditions tragiques.
Le drame de 1934 est terrible. L’expédition menée par Willi Merkl est prise dans une tempête effroyable à très haute altitude. La retraite tourne au calvaire. Au total, 9 personnes y laissent la vie, dont Merkl lui-même et trois des meilleurs alpinistes allemands de l’époque.
Mais la pire catastrophe survient en 1937. Une avalanche monstrueuse déferle en pleine nuit sur le camp IV, ensevelissant la totalité de l’équipe présente : 16 morts d’un seul coup (7 Allemands et 9 Sherpas). C’est encore aujourd’hui l’une des plus grandes tragédies de l’histoire de l’himalayisme.
Focus : le ‘Schicksalsberg der Deutschen’ (la montagne du destin allemand)
Le régime nazi a totalement instrumentalisé ces drames. Les expéditions, financées par le Reich, étaient présentées comme des missions nationales. Après les catastrophes de 1934 et 1937, la propagande a érigé les alpinistes morts, comme Willi Merkl, en héros martyrs de la nation, sacrifiés sur l’autel de la patrie. Le Nanga Parbat a été rebaptisé le “Schicksalsberg der Deutschen”, transformant cette montagne lointaine en un symbole du courage, du sacrifice et de la prétendue suprématie de la race aryenne. Une récupération politique glaçante qui a ajouté une couche sombre et complexe à l’histoire déjà tragique de la montagne.
Pour la petite histoire, c’est après l’échec de l’expédition de 1939 que l’alpiniste autrichien Heinrich Harrer sera fait prisonnier par les Britanniques en Inde. Son évasion le mènera au Tibet, une aventure incroyable qu’il racontera dans son célèbre livre “Sept ans au Tibet”.
3 juillet 1953 : la conquête héroïque et solitaire d’Hermann Buhl
Après la guerre, le bilan est lourd : 31 morts et aucune réussite. Le Nanga Parbat semble maudit. C’est dans ce contexte qu’une nouvelle expédition germano-autrichienne est montée en 1953, menée par Karl Herrligkoffer, le demi-frère de Willi Merkl, mort en 1934.
Parmi les membres, un alpiniste autrichien hors-norme, Hermann Buhl. Le 3 juillet, alors que le sommet semble encore loin, Buhl prend une décision folle. Il part du dernier camp, seul, pour une tentative finale. S’ensuit un raid solitaire absolument dingue de 41 heures, sans oxygène artificiel.
Il affronte tout : une soif atroce qui le pousse à manger de la neige, des hallucinations, un froid polaire. Épuisé, la nuit le surprend à plus de 8 000 mètres. Il doit passer la nuit dehors, en bivouac, debout sur une minuscule vire rocheuse, attendant le lever du soleil. Un miracle qu’il y ait survécu. Le lendemain, il atteint enfin le sommet, mettant fin à la malédiction.
Son retour au camp fut controversé. Il avait réussi cet exploit contre les ordres de son chef d’expédition, qui lui en a longtemps voulu. Mais peu importe : sa performance reste l’un des plus grands exploits de l’histoire de l’alpinisme, un acte fondateur qui a prouvé qu’un homme seul pouvait vaincre un 8000. Chapeau bas.
Les grandes ascensions de l’ère moderne
La première de Buhl a ouvert la voie, mais le Nanga Parbat n’a pas cessé de fasciner et de tuer.
L’épopée des frères Messner (1970)
En 1970, les frères italiens Reinhold et Günther Messner réussissent l’impensable : la première ascension de la terrible face du Rupal. Mais la descente tourne au drame. Épuisé et souffrant du mal des montagnes, Günther disparaît, probablement emporté par une avalanche. Reinhold, qui a dû l’abandonner pour chercher de l’aide, en reviendra amputé de plusieurs orteils et hanté par cette tragédie toute sa vie. Pour laver son honneur et prouver sa version des faits, il reviendra en 1978 pour réussir une autre première mondiale : l’ascension du Nanga Parbat en solitaire intégrale, du pied au sommet, sans aide. Une performance monumentale.
Les autres dates clés
L’histoire récente de la montagne est jalonnée d’exploits et de drames :
- 1984 : La Française Liliane Barrard réalise la première ascension féminine.
- 22 juin 2013 : Une tragédie d’un autre genre frappe la montagne. Des terroristes talibans attaquent le camp de base du Diamir et assassinent 11 alpinistes. Un massacre qui a choqué le monde de la montagne et durablement affecté la sécurité dans la région.
- 26 février 2016 : Après d’innombrables tentatives, la première ascension hivernale est enfin réussie par un trio international : Simone Moro, Alex Txikon et le Pakistanais Ali Sadpara.
- 2018 : L’alpiniste française Élisabeth Revol et le Polonais Tomasz Mackiewicz sont pris dans une tempête après avoir atteint le sommet en hiver. Leur descente devient un calvaire. Une opération de secours spectaculaire est montée pour sauver Élisabeth, mais Tomasz, trop affaibli, devra être abandonné à plus de 7 200 mètres. Une histoire poignante qui a tenu en haleine tous les passionnés.
Les voies d’ascension : itinéraires vers le sommet
Grimper le Nanga Parbat n’est jamais simple. Il n’y a pas de “voie facile”. Voici un petit aperçu des principaux itinéraires pour mieux comprendre le défi.
| Voie d’Ascension | Versant | Difficulté | Dangers Principaux | Fait Marquant |
|---|---|---|---|---|
| Voie Kinshofer | Diamir (Ouest) | Élevée | Mur Kinshofer (passage rocheux vertical), couloirs d’avalanches, chutes de séracs. | Voie “normale” actuelle, la plus fréquentée. |
| Voie Messner (1970) | Rupal (Sud) | Extrême | Paroi de 4500m, engagement total, difficulté technique soutenue. | Première ascension de la plus haute paroi du monde. |
| Voie Buhl (1953) | Rakhiot (Nord) | Très élevée | Extrêmement longue, très exposée aux avalanches, itinéraire complexe. | Voie de la première ascension historique. |
| Arête Mazeno | Traversée Sud-Ouest | Monumentale | Plus longue arête de l’Himalaya (13 km), engagement extrême sur plusieurs jours. | Réussie pour la première fois seulement en 2012. |
La Voie Kinshofer (versant Diamir)
C’est la voie la plus classique aujourd’hui. Mais “classique” ne veut pas dire facile ! Elle comporte le fameux Mur Kinshofer, un passage rocheux très raide à près de 6 000 m, et des traversées sous des séracs menaçants. C’est la voie la plus “rapide”, mais le danger d’avalanche est constant.
Le versant du Rupal
Cette face sud reste le fantasme absolu pour les alpinistes puristes. Plusieurs lignes y ont été tracées depuis l’exploit des Messner, mais chacune représente un défi de très haute volée, un engagement physique et mental total sur la plus grande paroi du monde.
Le versant du Rakhiot
La voie historique d’Hermann Buhl est aujourd’hui très rarement empruntée. Sa longueur démesurée et son exposition quasi permanente aux avalanches en font un itinéraire objectivement trop dangereux par rapport aux standards modernes.
L’arête Mazeno
Imaginez une arête de plus de 10 kilomètres de long, restant constamment au-dessus de 7 000 mètres. C’est l’Arête Mazeno, l’une des plus grandes courses de l’Himalaya. Elle n’a été réussie intégralement pour la première fois qu’en 2012 après une traversée épique de 18 jours.
Grimper le Nanga Parbat aujourd’hui : logistique et réalité du terrain
L’époque des pionniers est révolue. Aujourd’hui, le Nanga Parbat est entré dans l’ère des expéditions commerciales. Des agences, majoritairement népalaises, organisent des ascensions pour des clients du monde entier.
Le camp de base du Diamir, à 4 200 m, se transforme chaque été en un village éphémère et international. On y croise des profils très variés : des puristes qui tentent des voies difficiles, mais aussi et surtout des “collectionneurs de 8000”, comme la Norvégienne Kristin Harila, qui cherchent à enchaîner les sommets le plus vite possible.
La logistique est devenue essentielle : les hélicoptères déposent matériel et personnel, des équipes spécialisées de sherpas équipent la montagne de cordes fixes pour sécuriser les passages clés, et l’acclimatation se fait via des rotations entre les différents camps d’altitude. Un changement majeur est aussi la sécurité : depuis l’attentat de 2013, des gardes armés accompagnent les expéditions jusqu’au camp de base. L’ambiance a changé, mais la montagne, elle, reste la même.
Les hommes de l’ombre : le rôle crucial des équipes locales
On parle beaucoup des clients occidentaux, mais une ascension à 8 000 mètres serait impossible sans eux : les travailleurs pakistanais et népalais. Ce sont les véritables héros de l’ombre.
Leur travail commence bien avant la montagne : il y a les chauffeurs qui naviguent sur des pistes improbables, les muletiers qui acheminent des charges incroyables jusqu’au camp de base, et les cuisiniers qui font des miracles sous la tente-mess.
Plus haut, on trouve les porteurs de haute altitude (HAP). Ce sont eux qui transportent les tentes, la nourriture, les bouteilles d’oxygène et qui installent les cordes. Aujourd’hui, ce sont majoritairement des Sherpas népalais, dont l’expertise technique et la résistance à l’altitude sont mondialement reconnues. Ils sont les mieux payés et les plus recherchés.
Mais il ne faut pas oublier les héros pakistanais, souvent méconnus. Des alpinistes incroyables comme Ali Sadpara (mort au K2 en 2021) ou son fils Sajid Sadpara, qui gravissent ces sommets sans oxygène, non pas pour la gloire, mais dans le cadre de leur travail. Malheureusement, les dynamiques économiques sont complexes, et les alpinistes pakistanais sont souvent moins bien payés et reconnus que leurs collègues népalais, malgré un courage et des compétences égales. Leur rendre hommage, c’est aussi ça, raconter l’histoire authentique de la montagne.
Entre les exploits héroïques, les drames poignants et la réalité des expéditions modernes, quelle facette du Nanga Parbat vous fascine le plus et pourquoi ?